CONAKRY — Il y a des noms qui pèsent lourd. Kabiné Kouyaté porte celui de son père, Sory Kandia Kouyaté, que toute une génération appelait simplement « La Voix » de la Guinée indépendante. Grandir dans cette ombre-là aurait pu écraser n’importe qui. Lui en a fait un moteur.
Chanteur, compositeur, arrangeur, celui que le public connaît sous le nom de Kaabi Kouyaté vit en Allemagne depuis près de quarante ans. Mais quand on l’écoute parler de la Guinée, on comprend vite que la distance n’a rien effacé. Son cœur, dit-il, n’a jamais quitté le pays.
Un héritage à faire vivre
Le projet qui l’occupe aujourd’hui porte un nom simple et lourd de sens : Tribute To Kandia. Un album hommage à son père, inspiré du film La trace de Kandia, qui rassemble des musiciens de renom pour faire revivre le répertoire du grand griot guinéen.
Pour Kaabi, il ne s’agit pas seulement de nostalgie. Sory Kandia Kouyaté a incarné une époque où la musique guinéenne rayonnait sur tout le continent, portée par la politique culturelle des premières années de l’indépendance. Faire revivre cette musique, c’est rappeler aux Guinéens d’aujourd’hui ce qu’ils ont été capables de produire.
Le complexe de trop
Dans ses entretiens, Kaabi Kouyaté revient souvent sur une idée qui le dérange. Selon lui, les Guinéens, et plus largement les Africains, ont fini par croire que leur propre musique était moins moderne que celle venue d’ailleurs. Une forme de complexe, entretenu par des décennies de domination culturelle.
Or son parcours dit exactement l’inverse. En vivant en Europe, il a découvert le jazz, le blues, le rock, la pop. Et plus il explorait ces genres, plus il y retrouvait quelque chose de familier. Sa conviction est aujourd’hui inébranlable : toute la musique du monde puise ses racines en Afrique. Le rock, le blues, le rap — partout, il entend l’écho de l’héritage africain.
Le message qu’il adresse aux jeunes musiciens guinéens tient en une phrase : il est temps de retrouver son identité, plutôt que de courir après celle des autres.
Transmettre, sinon rien
C’est peut-être le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche : transmettre. Kaabi Kouyaté a fait de la transmission une véritable mission. Il le formule sans détour : la culture guinéenne est un trésor, et si les anciens ne la transmettent pas, personne ne le fera à leur place.
Pour lui, la responsabilité de sa génération est claire. Accompagner les jeunes, leur donner les outils, leur permettre d’aller plus loin que leurs aînés. C’est à cette condition, dit-il, que la musique guinéenne retrouvera sa place sur la scène internationale.
Ce discours, il ne se contente pas de le tenir. En mars 2026, il a été reçu par le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, pour lui présenter ses initiatives et réaffirmer son engagement en faveur de la promotion culturelle nationale. Une manière de dire que la transmission ne peut pas reposer sur les seuls artistes : elle a besoin de l’État.
Une question qui dépasse la musique
Au fond, ce que défend Kaabi Kouyaté dépasse largement le cadre musical. C’est une question d’estime de soi collective. Un pays qui doute de sa propre culture doute un peu de lui-même.
La Guinée de 2026 se raconte beaucoup à travers ses chiffres — croissance record, mines, grands projets. Kaabi Kouyaté rappelle qu’une nation ne se construit pas qu’avec du minerai. Elle se construit aussi avec ce qu’elle chante, ce qu’elle danse, ce qu’elle transmet à ses enfants.
À bientôt soixante-dix ans de distance de l’indépendance, le fils de « La Voix » continue de porter le même message que son père : la fierté d’être soi.
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