CONAKRY — Le chiffre a fait le tour des rédactions guinéennes cette semaine. Dans la nouvelle Assemblée nationale installée ce vendredi 17 juillet, le camp présidentiel et ses alliés disposeraient de 127 sièges. L’opposition, elle, en compterait quatre.
Quatre sur 147.
Derrière cette arithmétique, une question traverse tout le débat public guinéen du moment : une opposition aussi réduite peut-elle encore jouer un rôle ? LeCri24 a lu les tribunes qui s’affrontent sur ce sujet. Elles dessinent trois lectures très différentes d’une même réalité.
Première lecture : « une illusion démocratique »
Pour une partie des éditorialistes, le compte est déjà réglé. Une tribune publiée par L’Indépendant, intitulée « Quand l’urne devient décor », défend une thèse sévère : depuis l’ouverture au multipartisme, les élections guinéennes n’auraient jamais produit de véritable démocratisation. Elles auraient au contraire consolidé ce que l’auteur appelle un autoritarisme adaptatif.
Dans cette lecture, le problème dépasse le seul rapport de force actuel. Il tiendrait à la nature même de la vie partisane guinéenne : des partis souvent bâtis autour d’un homme plutôt que d’un programme, servant surtout à négocier des portefeuilles ministériels et l’accès aux ressources de l’État. Une opposition à quatre sièges ne serait alors que le symptôme d’un système où le vote change peu de choses.
Vision Guinée résume l’inquiétude d’une formule : dans une démocratie sérieuse, l’Assemblée n’est pas censée être une chambre d’enregistrement de l’exécutif.
Deuxième lecture : « une révolution du mérite à accomplir »
D’autres voix refusent de trancher entre soutien et rejet, et posent plutôt une exigence. Dans une lettre ouverte au président Doumbouya, publiée par Mediaguinée, Karamo Kaba appelle à une « révolution du mérite ».
Son raisonnement : les difficultés de gouvernance de la Guinée ne viendraient pas d’abord du nombre de députés d’opposition, mais d’une culture politique fondée sur les équilibres identitaires plutôt que sur la compétence. Pour cet auteur, la vraie question n’est pas « combien d’opposants ? », mais « quelle qualité d’élus ? ». Une Assemblée dominée par un camp pourrait, selon cette logique, être utile si elle est composée de gens intègres et compétents — ou nuisible dans le cas inverse.
C’est une position réformatrice : ni célébration, ni condamnation, mais une mise en garde.
Troisième lecture : « tenons le cap »
Un troisième courant assume le résultat et invite à avancer. Une tribune signée Alpha Abdoulaye Diallo, reprise par Vision Guinée, considère que le retour à l’ordre constitutionnel est un processus, pas un état figé. Ses partisans estiment que la priorité est désormais de faire fonctionner les institutions plutôt que de contester sans fin leur légitimité.
Dans cette lecture, une majorité forte n’est pas nécessairement un défaut : elle peut offrir la stabilité nécessaire pour mener des réformes difficiles, à condition que le pouvoir en fasse bon usage.
Ce que les trois camps ne disent pas de la même façon
Ces trois lectures s’accordent sur un point : le chiffre est réel. Le camp présidentiel domine massivement. Elles divergent radicalement sur ce qu’il faut en conclure.
Une chose est certaine, et elle ne relève pas de l’opinion mais du droit. La Constitution confie à l’Assemblée nationale trois missions : voter les lois, représenter le peuple, et contrôler l’action du gouvernement. Cette dernière fonction — le contrôle — ne dépend pas seulement du nombre d’opposants. Elle dépend aussi de la volonté de la majorité elle-même d’interpeller l’exécutif, d’enquêter, de refuser parfois de suivre.
Autrement dit, la vraie mesure ne viendra pas de l’arithmétique de ce vendredi. Elle viendra des mois à venir. Les quatre députés d’opposition auront-ils la parole ? La majorité acceptera-t-elle de jouer son rôle de contrôle, ou se contentera-t-elle de voter ce que le gouvernement propose ?
Les tribunes peuvent débattre à l’infini. Seuls les faits parlementaires, loi après loi, séance après séance, donneront la réponse.
LeCri24 les suivra.
— LeCri24 | 628 58 42 03
