CONAKRY — Il n’y a pas de hasard dans la politique guinéenne. La semaine du 6 mars 2026 en est la démonstration la plus éclatante depuis le coup d’État de septembre 2021. En l’espace de soixante-douze heures chrono, le président Mamadi Doumbouya a signé une série de décrets qui, mis bout à bout, dessinent une architecture de pouvoir radicalement nouvelle : des généraux promus au sommet de la hiérarchie militaire, quarante partis politiques rayés de la carte légale, douze ambassadeurs rappelés, et un nouveau visage à la tête du Trésor public. Tout cela au même journal télévisé, ou presque.
Vendredi 6 mars au soir : les fidèles récompensés
C’est par ce premier acte que tout commence. Le vendredi 6 mars, quelques heures à peine après son retour discret au pays après trois semaines d’absence, Mamadi Doumbouya signe les promotions. Le général Amara Camara, ministre secrétaire général de la Présidence de la République, et le général Ahmed Mohamed Oury Diallo, ministre de la Sécurité et de la Protection civile, passent tous deux du grade de général de division à celui de général de corps d’armée — le deuxième échelon le plus élevé de toute la hiérarchie militaire guinéenne, juste en dessous du généralat d’armée. Dans le même décret, Mouctar Kaba, alias Spartacus, commandant des Forces spéciales, est élevé au grade de général de brigade. Douze autres officiers supérieurs bénéficient également de promotions au grade de général de brigade.
Ces deux hommes ne sont pas de simples militaires en tenue. Amara Camara est l’architecte discret du fonctionnement quotidien de la présidence : il coordonne les décrets, filtre les accès au chef de l’État, orchestre les décisions au plus haut niveau. Ahmed Mohamed Oury Diallo, lui, tient les rues : police nationale, gendarmerie, forces de maintien de l’ordre — tout passe par lui. Deux hommes. Deux leviers essentiels du pouvoir. Promus le même soir.
La nuit du 6 au 7 mars : l’opposition effacée
Quelques heures plus tard, dans la même nuit, un second arrêté tombe. Quarante partis politiques perdent leur existence légale, dont l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, le RPG Arc-en-Ciel d’Alpha Condé et l’UFR de Sidya Touré — les trois formations qui ont structuré la vie politique guinéenne pendant trente ans. Leurs sièges sont mis sous scellés, leurs patrimoines placés sous séquestre, leurs activités interdites sur l’ensemble du territoire national.
Le 7 mars : douze ambassadeurs rappelés
Le lendemain, sans pause, un nouveau décret présidentiel acte le rappel immédiat de douze ambassadeurs guinéens en poste à l’étranger, couvrant des représentations aussi stratégiques que Paris, Washington, Moscou, Pékin ou encore Abidjan. Aucun motif officiel n’est fourni.
Le 8 mars : la main sur les finances publiques
Le dimanche, un quatrième acte complète la séquence : un nouveau directeur général est nommé à la tête du Trésor public. Le contrôle des finances de l’État change de mains.
Ce que ce calendrier révèle
Posés dans cet ordre, ces quatre actes ne ressemblent plus à une série de décisions administratives ordinaires. Ils dessinent une logique de consolidation systématique : on renforce militairement les hommes les plus proches, on neutralise l’opposition légale, on réorganise la diplomatie, on sécurise les finances. Le tout en soixante-douze heures, au retour d’un chef de l’État dont l’absence prolongée avait alimenté toutes les spéculations.
La promotion d’un ministre-général est un acte politique autant que militaire. Un ministre civil peut être révoqué du jour au lendemain. Un général de corps d’armée, lui, bénéficie d’une stature institutionnelle et d’une légitimité hiérarchique qui le rendent beaucoup plus difficile à écarter. En élevant simultanément l’homme qui contrôle la présidence et celui qui contrôle les forces de sécurité, Doumbouya leur offre une armure supplémentaire — au sens propre comme au sens figuré.
Voter sous le regard de qui ?
Le 24 mai 2026, les Guinéens sont attendus aux urnes pour des élections législatives et communales censées marquer l’aboutissement de la transition. Ils voteront dans un pays où l’opposition historique n’existe plus légalement, où les deux membres les plus puissants du gouvernement viennent d’atteindre le sommet de la pyramide militaire, et où le commandant des Forces spéciales a été promu dans le même mouvement.
Dans toute transition démocratique sérieuse, le signal attendu est celui du retrait progressif des militaires de la sphère civile. En Guinée, la trajectoire est inversée : les grades montent, les fonctions s’accumulent, et le pouvoir se concentre. La question que chaque citoyen guinéen est en droit de poser ce soir est simple : les élections du 24 mai seront-elles une compétition ouverte — ou un scrutin organisé sous l’œil de généraux qui viennent d’être intouchables ?
— LeCri24 | 628 58 42 03
