CONAKRY — La Guinée a un nouveau chiffre. Et ce chiffre change tout — du moins sur le papier. Par décret présidentiel rendu public le vendredi 6 mars 2026, Mamadi Doumbouya a officialisé les résultats préliminaires du quatrième Recensement Général de la Population et de l’Habitation, conduit durant tout le mois de juillet 2025 sur l’ensemble du territoire national. Verdict : 17 521 167 habitants. Un record historique. Une donnée que le pays attendait depuis 2014.
Un pays jeune, rural et en pleine expansion
Les chiffres du RGPH-4 dressent le portrait d’une nation en mouvement accéléré. En un peu plus de quarante ans, la population guinéenne a pratiquement quadruplé, passant de 4,6 millions d’habitants lors du premier recensement de 1983 à 17,5 millions aujourd’hui. La densité démographique a bondi de 43 à 71 habitants au kilomètre carré entre 2014 et 2025.
La structure de cette population est tout aussi révélatrice. Les femmes représentent 51,8 % des habitants contre 48,2 % pour les hommes. Sur le plan géographique, la Guinée reste un pays profondément rural : 61,3 % de ses habitants vivent en dehors des villes, pendant que les zones urbaines absorbent les 38,7 % restants. Conakry, avec ses 3 407 327 résidents entassés sur un territoire réduit, affiche une densité vertigineuse de 10 200 habitants au kilomètre carré — une pression urbaine explosive dans une ville qui peine depuis des décennies à gérer ses ordures, ses inondations et la saturation de ses axes routiers.
Mais la donnée la plus lourde de sens reste celle de la jeunesse. Plus de 43 % des Guinéens ont moins de 15 ans. Près de 79 % ont moins de 35 ans. L’âge moyen du pays est de 22,2 ans. La Guinée n’est pas seulement un pays jeune — c’est l’un des pays les plus jeunes du monde. Et cette jeunesse massive, concentrée dans des zones rurales sous-équipées et des villes surpeuplées, représente à la fois la plus grande richesse et le plus grand défi de la nation.
Deux régions dominent le paysage démographique national : Kankan arrive en tête avec 4 110 215 habitants, devant la capitale Conakry et ses 3,4 millions de résidents.
L’État se félicite — et annonce des ambitions
Le gouvernement a accueilli ces résultats comme un tournant. Le ministre du Plan, Ismaël Nabé, a affiché des ambitions claires : faire de la Guinée un État guidé par les données et la preuve plutôt que par les approximations, et utiliser ces chiffres comme point de départ pour mieux planifier les infrastructures, orienter les politiques sociales et anticiper les besoins futurs en éducation, santé et emploi.
Des mots justes. Des ambitions que personne ne peut contester sur le fond. Mais des mots que les Guinéens ont déjà entendus, à chaque grand rapport, à chaque nouvelle stratégie nationale de développement.
Ce que les statistiques ne peuvent pas cacher
17,5 millions de Guinéens comptés. Mais derrière ce chiffre, d’autres réalités que le recensement confirme sans les résoudre. Plus de 60 % de la population vit dans des zones rurales souvent privées d’eau courante fiable, d’électricité stable et de routes praticables en toute saison. 79 % ont moins de 35 ans dans un pays où le marché de l’emploi formel peine à absorber les nouveaux entrants chaque année. 51,8 % sont des femmes dans une économie où leur accès au crédit, à la propriété foncière et à la formation professionnelle reste structurellement limité.
Ces réalités n’attendaient pas le RGPH-4 pour exister. Elles étaient documentées. Connues. Dénoncées depuis des années par les rapports internationaux et les acteurs de terrain. La vraie rupture ne viendra pas de la capacité de l’État à compter sa population — elle viendra de sa volonté concrète à transformer ces chiffres en politiques publiques mesurables.
Le rendez-vous de 2040
Le Programme Simandou 2040, adopté récemment par le Conseil National de la Transition, doit désormais être relu à la lumière de ces données. Au rythme démographique actuel, la Guinée comptera entre 22 et 25 millions d’habitants en 2040. Ces millions de jeunes qui auront entre 20 et 35 ans à cet horizon ne liront pas les bilans de croissance du PIB. Ils voudront un emploi, un logement décent, une école pour leurs enfants et de la lumière chez eux.
D’autres chantiers statistiques sont annoncés dans la foulée du RGPH-4 : un premier recensement général des entreprises et une actualisation de l’indice des prix à la consommation, pour mieux surveiller l’économie et protéger le pouvoir d’achat des ménages.
Ce sont de bonnes nouvelles. Mais le citoyen guinéen est en droit d’exiger aujourd’hui une réponse précise à une question simple : comment ces 17,5 millions de personnes comptées vont-elles concrètement peser sur les budgets sectoriels de 2027 ? Combien d’emplois formels seront créés cette année pour cette jeunesse qui représente les quatre cinquièmes du pays ? Quel plan de rééquilibrage existe-t-il entre une Conakry asphyxiée et un intérieur du pays en attente depuis des décennies ?
Un recensement est un miroir. Ce que la Guinée y voit ce soir est clair. La question qui reste est la plus difficile de toutes : qu’est-ce qu’on fait pour eux ?
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