CONAKRY — Un dimanche soir. Un décret lu discrètement au journal de nuit. Deux noms qui s’échangent des postes. En apparence, une simple rotation administrative dans les couloirs du ministère des Finances. En réalité, un mouvement qui intervient au moment le plus délicat du calendrier guinéen : à soixante-quinze jours exactement d’élections législatives et communales dont le financement public va mobiliser des centaines de milliards de francs guinéens.
La permutation
Dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 mars 2026, le président Mamadi Doumbouya a signé un décret portant nomination à la tête du Trésor et de la Comptabilité publique. Youssouf Soumah, jusqu’ici administrateur de l’Agence de dépôt du Trésor, hérite du poste de directeur général du Trésor public. Son prédécesseur, Kabinet Traoré, prend à son tour la direction de l’Agence de dépôt — le poste que venait précisément d’occuper Soumah. Les deux hommes s’échangent leurs bureaux. Mais dans ce ballet discret, c’est le rapport de forces qui se reconfigure.
Le Trésor public : bien plus qu’un bureau comptable
Pour saisir le poids de cette nomination, il faut comprendre ce que représente concrètement la direction générale du Trésor public en Guinée. C’est par ce bureau que transitent l’intégralité des recettes de l’État — impôts, taxes, revenus miniers — et la totalité de ses dépenses : salaires des fonctionnaires, paiements des marchés publics, transferts aux collectivités locales, financement des programmes sociaux. Le directeur général du Trésor ne décide pas de la politique budgétaire. Mais il en est l’exécutant ultime. Rien ne sort des caisses de l’État sans passer par sa validation.
L’Agence de dépôt du Trésor, elle, assure la gestion et la sécurisation des fonds publics déposés, ainsi que certaines opérations financières des organismes publics. Deux structures complémentaires, deux hommes désormais repositionnés — mais les mêmes flux financiers au cœur du dispositif.
Une semaine qui ne ressemble à aucune autre
Ce changement à la tête du Trésor ne peut pas être lu indépendamment de ce qui s’est passé dans les jours précédents. En l’espace de soixante-douze heures, le chef de l’État a promu deux généraux-ministres au sommet de la hiérarchie militaire, dissous quarante partis politiques dont les trois plus importants du pays, rappelé douze ambassadeurs sans explication officielle, et désormais installé un nouveau directeur aux commandes des finances publiques. Le lendemain matin, la DGE fixait les conditions financières des élections du 24 mai.
Chaque acte, pris séparément, peut s’expliquer par la gestion ordinaire des affaires de l’État. Ensemble, ils forment une séquence qui ressemble moins à de l’administration courante qu’à une consolidation méthodique du contrôle sur les leviers essentiels du pouvoir : la force, la politique, la diplomatie et l’argent.
Le moment qui pose question
Une nomination au Trésor public n’a rien d’inhabituel en soi. Les directeurs changent, les administrations évoluent. Mais le calendrier, lui, interpelle. Dans les semaines qui viennent, l’État guinéen va devoir décaisser des sommes considérables pour financer l’opération électorale du 24 mai : impression des bulletins de vote, déploiement logistique dans les trente-trois préfectures du pays, rémunération des personnels électoraux, prise en charge des observateurs. C’est le nouveau directeur général du Trésor qui validera ces flux. C’est l’ancien directeur, désormais à la tête de l’Agence de dépôt, qui en assurera la sécurisation.
Qui surveille ? La Cour des comptes a été investie par la DGE du contrôle des dépenses de campagne des partis et candidats. Mais qu’en est-il des dépenses de l’État lui-même dans l’organisation du scrutin ? Quel mécanisme de contrôle indépendant va s’assurer que les fonds publics mobilisés pour ces élections sont dépensés conformément à leur destination ?
Ces questions ne sont pas des accusations. Elles sont le minimum que tout citoyen est en droit de poser dans un pays qui organise des élections avec de l’argent public.
L’argent des citoyens, pas du gouvernement
La crédibilité d’une élection ne se joue pas uniquement dans les bureaux de vote. Elle se joue aussi en amont, dans la transparence avec laquelle les fonds publics sont mobilisés et dépensés. En Guinée, cette question revient à chaque cycle électoral sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Elle revient aujourd’hui, dans un contexte rendu encore plus sensible par la dissolution de l’opposition historique et la reconfiguration accélérée de l’appareil d’État.
Youssouf Soumah prend ses fonctions dans un contexte exceptionnel. Il dispose de soixante-quinze jours pour démontrer que le Trésor public guinéen est au service de l’État de droit — et non de l’État qui gouverne.
En démocratie, l’argent public n’appartient pas au gouvernement. Il appartient au peuple. Et ce peuple-là, 17,5 millions de Guinéens, a le droit de savoir comment chaque franc de ses impôts sera dépensé le 24 mai.
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