DINGUIRAYE — Elles sont rentrées. Le dimanche 9 mars 2026, Hadja Asmaou Diallo, 84 ans, et Hadja Fatoumata Binta Kamara, 68 ans, ont retrouvé leur concession de Dinguiraye, six jours après en avoir été arrachées de force par des hommes armés et cagoulés. Vivantes. Apparemment saines. Mais murées dans un silence qui, à lui seul, en dit plus long que n’importe quelle déclaration.
La nuit du 3 mars : quand des hommes armés s’en prennent aux aînées
Ce soir-là, la concession familiale était presque vide. L’heure de la prière avait vidé la cour de la plupart de ses occupants. Il ne restait que les deux femmes âgées et quelques enfants. C’est précisément à ce moment-là que trois véhicules aux plaques non identifiables se sont garés devant le domicile. Des hommes habillés en noir, visages masqués, armes en main. Ils connaissaient les lieux. Ils savaient qui chercher et à quel moment agir.
Ils ont d’abord tenté de convaincre la mère de Tibou Kamara de les suivre de son plein gré. Face à son refus, ils l’ont portée de force jusqu’au véhicule. Sa grande sœur, Hadja Asmaou, a ensuite été extraite de sa chambre dans les mêmes conditions. En quelques minutes, les deux femmes disparaissaient dans la nuit à bord de pick-up non immatriculés, sans mandat, sans notification, sans un mot laissé à la famille.
Six jours d’angoisse, puis un retour sans explication
Durant six jours entiers, les proches sont restés sans la moindre information. Pas de contact, pas de lieu de détention connu, pas de motif invoqué. Un vide total, organisé, pesant. Ce n’est que le dimanche 9 mars que le directeur général de la radio rurale de Dinguiraye a confirmé leur retour. Selon des sources locales, les deux femmes auraient été déposées dans le village de Fouga, à la périphérie de la ville, avant de rejoindre leur domicile par leurs propres moyens. Elles vont bien, disent ceux qui les ont vues. Mais elles ne parlent pas. Pas encore. Peut-être pas de sitôt.
Une méthode, pas un accident
Ce qui s’est passé à Dinguiraye ne peut plus être analysé comme un incident isolé. Depuis 2023, la Guinée enregistre une série inquiétante d’enlèvements qui frappent tous les mêmes profils : des proches — parfois très proches — de personnalités politiques ou d’activistes établis à l’étranger. Foniké Menguè et Billo Bah en juillet 2023, Habib Marouane Camara en décembre 2024, Mamadou Bory Barry et le père du journaliste Babila Keita en septembre 2025, les enfants de l’artiste Elie Kamano en novembre 2025, et encore deux autres personnes en janvier 2026. Dans tous ces cas, l’État n’a fourni aucune explication officielle, et aucune des enquêtes annoncées n’a abouti à la moindre mise en cause.
La logique qui sous-tend ces actes est désormais décryptée par les défenseurs des droits humains : faute de pouvoir atteindre les opposants réfugiés à l’étranger, la pression s’exerce sur leurs familles restées au pays. Tibou Kamara vit hors de Guinée. Sa mère, elle, n’écrivait pas de tribunes. Elle ne donnait pas d’interviews. Elle priait et vieillissait dans sa concession de Dinguiraye. Son seul lien avec la politique, c’est le prénom de son fils.
Les réactions s’accumulent, les actes demeurent impunis
L’Organisation Guinéenne de Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen (OGDH) a exprimé son indignation face à des pratiques qu’elle juge humiliantes et de plus en plus fréquentes. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a, de son côté, interpellé formellement les autorités de Conakry, estimant que ces actes portent gravement atteinte au droit à la liberté, à la sécurité et potentiellement à la vie des victimes. Le parquet général de Kankan a annoncé l’ouverture d’une enquête judiciaire. Mais dans un pays où ces annonces se succèdent depuis trois ans sans jamais produire de résultat concret, l’annonce elle-même peine à convaincre.
Ce que l’État doit au peuple guinéen
Les questions sont simples. Qui a ordonné cet enlèvement ? Dans quel cadre légal deux citoyennes guinéennes ont-elles pu être détenues secrètement pendant six jours ? Où se trouvaient-elles ? Pourquoi ont-elles été relâchées sans explication, aussi discrètement qu’elles avaient disparu ? Et surtout : que sont devenus tous ceux — hommes, femmes, enfants — qui ont subi le même sort avant elles et dont les familles attendent toujours une réponse ?
La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ratifiée par la Guinée, prohibe sans aucune ambiguïté la prise d’otages civils à des fins de pression politique. Ce que vivent ces familles a un nom dans le droit international. Le nommer n’est pas de la politique. C’est de la justice.
Hadja Asmaou Diallo a 84 ans. Elle a traversé les régimes de Sékou Touré, de Lansana Conté et d’Alpha Condé. Elle vient de passer six nuits dans un lieu que personne ne connaît, à un âge où la peur seule peut emporter une vie. Elle est rentrée chez elle sans prononcer un mot.
Son silence dit tout ce que les communiqués officiels ne diront jamais. Un État qui enlève des grands-mères pour faire taire leurs fils n’administre pas un territoire. Il terrorise un peuple.
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