CONAKRY — La nuit du vendredi 6 au samedi 7 mars 2026 entrera dans les annales de la vie politique guinéenne. Pendant que la plupart des Guinéens dormaient, un arrêté lu à la télévision nationale a effacé d’un coup quarante formations politiques du paysage légal du pays. Parmi elles, trois partis qui ont façonné, dominé et parfois fracturé la démocratie guinéenne pendant trois décennies : l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, le RPG Arc-en-Ciel de l’ancien président Alpha Condé et l’UFR de Sidya Touré. À cela s’ajoutent le PUP, héritage politique du général Lansana Conté, et le mythique PDG-RDA fondé par le père de l’indépendance, Ahmed Sékou Touré.
Le ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, le général Ibrahima Kalil Condé, a signé cet arrêté en invoquant des « manquements aux obligations légales ». La décision s’appuie officiellement sur le rapport d’évaluation des partis politiques publié en mars 2025, complété par un rapport de vérification de février 2026, ainsi que sur une décision de suspension prononcée en août 2025 contre trois partis pour une durée de 90 jours.
Ce que la loi dit — et ce qu’elle ne dit pas
La loi organique de novembre 2025 encadrant la vie des partis politiques imposait à ces derniers de prouver une présence effective dans les 33 préfectures du pays, de garantir une représentation féminine d’au moins 30 % dans leurs instances dirigeantes, et de produire des justificatifs fiscaux en règle. Un cahier des charges ambitieux — et un délai de mise en conformité fixé au 25 mai 2026.
Or la dissolution a été prononcée le 7 mars 2026. Soit deux mois et demi avant l’expiration du délai accordé par cette même loi. Cette contradiction de calendrier est au cœur de toutes les interrogations. Comment peut-on sanctionner définitivement des formations qui disposaient encore légalement du temps pour se mettre en ordre ?
Des effets immédiats et brutaux
Les conséquences juridiques de cet arrêté sont sans appel. Dès sa publication, chacun des quarante partis visés a perdu sa personnalité morale et son statut juridique. Toute activité menée en leur nom est formellement interdite sur le territoire national comme au sein des représentations diplomatiques guinéennes à l’étranger. Les sièges des formations concernées ont été mis sous scellés, leurs patrimoines placés sous séquestre dans l’attente de la désignation d’un liquidateur. En clair : plus de réunions, plus de communiqués officiels, plus de campagne. Du jour au lendemain.
L’opposition dénonce, quelques voix défendent
Les réactions n’ont pas tardé. Pour Souleymane Souza Konaté, porte-parole de l’UFDG, cette dissolution constitue une tentative délibérée de réduire au silence les forces politiques représentatives du pays, qu’il estime peser à elles seules près de 95 % de l’électorat guinéen. Il met en garde contre un glissement dangereux : priver des acteurs politiques de leur cadre légal d’expression, c’est les contraindre à agir dans l’ombre — avec les risques que cela fait peser sur la stabilité nationale.
Du côté de Kankan, des responsables locaux du RPG se montrent plus philosophes : on peut dissoudre une structure, mais pas les convictions de ceux qui y ont cru. Une résistance de terrain qui pourrait s’organiser dans les semaines à venir.
Mais toutes les voix ne s’élèvent pas contre la décision. L’ancien ministre Alhousseine Makanera a estimé publiquement que cette dissolution devait être saluée, reprochant à ces formations d’avoir, pendant trente ans, contribué à nourrir les tensions intercommunautaires plutôt qu’à les apaiser. Un point de vue minoritaire, mais qui existe et mérite d’être pris au sérieux dans le débat public.
La grande question du 24 mai
C’est dans ce contexte chargé que la Guinée doit organiser ses élections législatives et communales dans moins de trois mois. Les militants de l’UFDG, du RPG et de l’UFR — des centaines de milliers de Guinéens — pourront-ils voter ? Se présenter ? Leur parti n’existant plus légalement, sous quelle étiquette les candidats issus de ces formations pourront-ils se porter candidats ?
Autant de questions auxquelles les autorités de transition n’ont pas encore apporté de réponses claires. Pendant ce temps, la DGE a fixé ce lundi les conditions financières des candidatures, et les délais de dépôt commencent à courir. Des élections qui se préparent donc dans un paysage politique amputé de ses principales forces historiques, sans que les citoyens ne sachent exactement ce qu’il est encore permis de faire ou de dire.
Depuis le coup d’État de septembre 2021, la Guinée a vécu sous un régime de restriction progressive des libertés publiques. Mamadi Doumbouya s’était engagé devant la CEDEAO à remettre le pouvoir à des civils élus avant fin 2024. Cet engagement n’a pas été tenu. Aujourd’hui, à l’approche d’un scrutin censé marquer la sortie de la transition, la question que pose chaque Guinéen est simple : organise-t-on de vraies élections — ou une mise en scène du pluralisme ?
La Guinée a connu le parti unique. Elle en a payé le prix pendant des décennies. Ce souvenir-là n’a pas disparu avec les partis dissous.
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