MANDIANA — Cinq de plus. Ce lundi 9 mars 2026, aux environs de 13 heures, le sol s’est ouvert sur le site minier artisanal de Djökola, à Kanté-Doubalandou dans la sous-préfecture de Dialakoro. Cinq femmes englouties en quelques secondes sous des tonnes de terre rouge. Il y a vingt-six jours exactement, le 11 février, dix autres femmes mouraient dans les mêmes conditions à Kondianakoura — dans la même préfecture de Mandiana. Même cause. Même profil de victimes. Même absence de réponse de l’État. Quinze femmes mortes en moins d’un mois. Et le pays a continué comme si de rien n’était.
Lundi 9 mars, 13 heures — le sol avale cinq vies
Ce jour-là, les cinq femmes travaillaient comme à leur habitude sur le site de Djökola. Leur tâche : le lavage et le traitement du minerai à proximité d’un puits d’exploitation artisanale. Un travail quotidien, épuisant, peu rémunéré. Alors qu’elles s’activaient au bord du puits, les parois ont cédé sans avertissement. L’affaissement a été brutal, total, sans laisser la moindre chance de fuite. Les cinq femmes ont été instantanément ensevelies sous une masse considérable de terre.
Drissa Kanté, époux de l’une des victimes, Koumba Kanté, a appris le drame alors qu’il se trouvait ailleurs. Les dépouilles ont été extraites des décombres, transportées à l’hôpital, puis remises aux familles pour les funérailles. Cinq femmes. Cinq foyers dévastés. Cinq enterrements en un lundi ordinaire de mars.
Le 11 février : dix femmes, même préfecture, même cause
Ce drame n’est pas tombé du ciel. Vingt-six jours plus tôt, le mercredi 11 février 2026, le site d’orpaillage artisanal de Kondianakoura, toujours dans la préfecture de Mandiana, avait déjà été le théâtre d’une catastrophe identique. Dix femmes engagées dans le lavage de résidus miniers avaient péri lorsque les parois d’un puits fragilisé s’étaient brusquement effondrées. Malgré la mobilisation immédiate des riverains, aucune n’avait pu être sauvée. L’épaisseur du sol avait tout scellé.
Dix morts le 11 février. Cinq morts le 9 mars. Même préfecture. Mêmes conditions de travail. Mêmes parois non sécurisées. Même vide de l’État. La seule chose qui ait changé entre ces deux drames, c’est le nombre de familles en deuil.
Pourquoi ce sont toujours les femmes
Ce n’est pas une série de coïncidences tragiques. C’est le reflet d’une réalité structurelle profondément ancrée dans l’organisation de l’orpaillage artisanal guinéen. Les hommes creusent les puits, extraient le minerai brut et récupèrent l’essentiel de la valeur produite. Les femmes, elles, arrivent après. Elles récupèrent les résidus abandonnés — ces haldes de déchets miniers que personne ne veut plus — et les lavent à mains nues pour en tirer quelques grammes d’or supplémentaires.
C’est le travail le plus précaire de toute la chaîne minière artisanale. Le moins bien rémunéré. Et de loin le plus dangereux. Les parois des puits abandonnés sont fragilisées par l’extraction, gorgées d’eau en saison des pluies, et personne ne les inspecte. Personne ne les sécurise. Personne ne surveille. Les femmes descendent parce qu’elles ont besoin de nourrir leurs enfants. Et parfois, elles ne remontent pas.
L’État des grands contrats, absent des petites morts
La même semaine, le gouvernement guinéen retirait 41 permis miniers industriels au nom de la souveraineté nationale et du contenu local. Il préparait le Programme Simandou 2040. Il signait des décrets sur la gouvernance du secteur extractif. Ce sont des actes importants pour l’avenir économique du pays — personne ne le nie.
Mais à Mandiana, les femmes qui meurent dans les mines artisanales n’ont pas de permis à retirer ni à octroyer. Elles n’ont pas de contrat. Pas de casque. Pas de corde de sécurité. Pas d’agent de l’État pour vérifier la stabilité des parois avant qu’elles n’y descendent. Ces sites artisanaux fonctionnent sans encadrement technique, sans inspection régulière, sans norme minimale de sécurité appliquée. Les éboulements y sont décrits comme fréquents et réguliers par ceux qui connaissent la zone. Ces deux mots — fréquents, réguliers — devraient glacer le sang. Ils décrivent une normalité meurtrière que personne n’a encore décidé de briser.
Vingt-six jours : qu’a fait l’État ?
C’est la question centrale. Entre le 11 février et le 9 mars, vingt-six jours se sont écoulés. Vingt-six jours pendant lesquels l’État guinéen savait que des femmes continuaient de travailler sur des sites identiques, dans la même préfecture, dans les mêmes conditions qui avaient coûté la vie à dix d’entre elles. Vingt-six jours. Et cinq nouvelles victimes.
Ce que l’État doit faire — pas dans un plan quinquennal, pas dans un rapport de commission — maintenant : identifier et sécuriser tous les puits abandonnés de la préfecture de Mandiana avant qu’une prochaine femme n’y descende. Déployer des agents de contrôle sur les sites actifs. Fixer et appliquer des normes minimales de sécurité pour les travailleuses du lavage. Et répondre publiquement à cette question : qu’a-t-on fait depuis le 11 février ?
Le regard que ce pays doit à ces femmes
La Guinée est l’un des pays les plus riches en or d’Afrique de l’Ouest. Cet or, des milliers de femmes le cherchent à mains nues, dans des conditions que personne n’oserait tolérer pour d’autres catégories de travailleurs. Pendant ce temps, Conakry signe des décrets, restructure son armée et prépare des élections. Il n’y a pas de contradiction entre gouverner un État et protéger les femmes qui y travaillent. Il y a simplement une question de regard. Et de priorité.
Quinze femmes mortes en vingt-six jours dans les mines de Mandiana. Leurs noms méritent d’être connus. Leurs morts méritent une réponse. Pas un communiqué de condoléances. Une réponse concrète, mesurable, immédiate.
LeCri24 continuera à suivre ce dossier et à demander des comptes.
— LeCri24 | 628 58 42 03
