CONAKRY — Pendant que les projecteurs restaient braqués sur la dissolution des partis politiques et les remaniements militaires, le ministère des Mines et de la Géologie signait discrètement, ce mardi 10 mars 2026, l’un des arrêtés économiques les plus lourds de conséquences de ces derniers mois. En quelques lignes officielles, 41 permis d’exploitation de carrières ont été retirés à des sociétés nationales et étrangères opérant sur l’ensemble du territoire guinéen. Ces titres miniers retournent immédiatement et gratuitement dans le portefeuille de l’État. Sans bruit. Sans conférence de presse. Sans débat public.
Ce que cachent ces noms techniques
Dolérite, granite, latérite, sable. Des mots qui semblent sortis d’un manuel de géologie. Mais derrière ces substances se cachent des réalités très concrètes pour chaque Guinéen : les routes nationales sont construites avec ces matériaux. Les dalles des maisons en parpaings aussi. Les fondations des écoles, des hôpitaux et des bâtiments publics reposent littéralement sur eux. Ces carrières ne sont pas des curiosités industrielles réservées aux spécialistes — elles conditionnent directement la qualité des infrastructures que le citoyen utilise chaque jour.
Parmi les entreprises frappées par cet arrêté, des noms qui pèsent lourd dans le paysage économique guinéen : Simfer S.A., la China Road and Bridge Corporation (CRBC), Bel Air Mining S.A., Guinea Crown Mining Company, Brasserau Construction, Sacko Ingénierie et Construction, ainsi qu’une dizaine d’autres sociétés guinéennes et étrangères actives dans l’exploitation du granite et de la latérite. Le texte ministeriel invoque deux griefs principaux : l’expiration de la validité des titres et le non-respect des dispositions du Code minier révisé. La décision s’inscrit selon l’arrêté dans une dynamique de régulation et de promotion du contenu local, prise sur recommandation de la Direction Nationale des Mines et des Carrières.
Une stratégie qui dure depuis 2021
Ce coup de balai n’est pas une improvisation. Depuis l’arrivée au pouvoir de Mamadi Doumbouya en septembre 2021, le gouvernement de transition mène une opération continue d’assainissement du cadastre minier guinéen. Des permis expirés depuis 2021, 2022 ou 2023 continuaient d’exister dans les registres officiels sans qu’aucune exploitation effective ne soit menée, et sans que les redevances dues à l’État ne soient versées. Une situation héritée de décennies de laxisme administratif que les gouvernements successifs avaient laissé prospérer. La nettoyer est une décision saine, et personne ne peut sérieusement le contester.
Mais voilà ce que les communiqués officiels ne disent jamais : retirer des permis est la partie facile de l’équation. La partie difficile — la seule qui compte vraiment pour le citoyen — c’est ce qui vient après.
Trois questions que personne ne pose
La première concerne la transparence de la redistribution. Ces 41 permis sont désormais dans les mains de l’État. Qui va les recevoir ensuite ? Dans quels délais ? Sur quels critères précis ? Via quel appel d’offres public et vérifiable ? Le Code minier guinéen prévoit des procédures de réattribution. Mais l’histoire minière de la Guinée est avant tout l’histoire d’une distance abyssale entre les textes et leur application réelle.
La deuxième question touche au paradoxe du contenu local. L’arrêté brandit la promotion du contenu local comme justification centrale. Soit. Mais parmi les entreprises frappées figurent des sociétés guinéennes elles-mêmes. Retirer des permis à des opérateurs nationaux au nom de la défense du tissu économique local mérite une explication publique que l’arrêté ne fournit pas.
La troisième question est la plus sensible. Nous sommes le 10 mars 2026. Les élections législatives et communales sont fixées au 24 mai. Des zones de carrières qui retournent au portefeuille de l’État représentent des ressources réattribuables, des contrats signables, des marges potentielles. Dans un contexte électoral aussi tendu, lier réattribution de titres miniers et soutien politique n’est pas une théorie du complot — c’est une mécanique documentée dans toute l’Afrique de l’Ouest depuis des décennies. L’État guinéen a l’obligation de prouver que cette fois, il en sera autrement.
Le sous-sol riche, le quotidien pauvre
La Guinée est l’un des pays les mieux dotés du continent en ressources naturelles. Bauxite première mondiale, or, fer, diamant, et maintenant granite et dolérite sous contrôle renforcé. Cette richesse n’est pas un mythe — elle est réelle, mesurable, exportée chaque jour par des dizaines de navires depuis les ports guinéens. Et pourtant, elle n’a jamais suffi à sortir la majorité des Guinéens de la pauvreté. Parce que sa gestion a toujours, systématiquement, privilégié les intérêts de quelques-uns sur ceux de tous.
Reprendre ses richesses naturelles, c’est un acte de souveraineté. Les redistribuer de façon transparente et équitable au bénéfice du peuple guinéen, c’est un acte de gouvernance. Le prouver par des actes concrets et vérifiables, c’est ce que 17,5 millions de Guinéens attendent.
LeCri24 suivra de près la réattribution de ces 41 permis et vous informera dès que les premiers nouveaux titulaires seront connus.
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