CONAKRY — Dans soixante-quinze jours, des milliers de Guinéens vont se lever tôt, faire la queue devant un bureau de vote et choisir leur maire. Ils vont glisser un bulletin dans une urne pour désigner quelqu’un à qui ils confieront leurs routes de quartier, leurs marchés, leur état civil, leur eau, leurs ordures. Quelqu’un qui sera là, devant eux, 365 jours par an.
Ce que ces électeurs ne savent pas toujours — et ce que personne ne dit pendant les campagnes — c’est que cet homme ou cette femme qu’ils vont élire ne sera pas payé pour faire ce travail.
Pas un franc de salaire. Depuis 1991.
Trente-cinq ans de maires bénévoles
La décentralisation guinéenne a soufflé ses premières bougies en 1991. Les premières élections communales donnaient corps à une belle ambition : rapprocher le pouvoir des citoyens, confier la gestion du quotidien à des élus de proximité. En 2006, le Code des collectivités locales a formalisé les choses, listant trente-deux compétences officielles transférées aux communes — routes, marchés, eau, assainissement, état civil.
Trente-deux compétences. Zéro salaire.
Lansana Conté avait lui-même reconnu en 2003 qu’il fallait doter les collectivités de moyens supplémentaires. Alpha Condé a signé des textes. Des réformes ont été annoncées. Et depuis trente-cinq ans, les maires guinéens se lèvent chaque matin pour gérer les problèmes de leurs administrés avec leur propre argent, leur propre temps, leurs propres réseaux — quand ils en ont. Quand ils n’en ont pas, ils ne gèrent pas grand-chose.
35 millions pour décrocher un poste non payé
Le paradoxe de 2026 est difficile à raconter sans sourire jaune. La DGE vient de fixer les conditions financières du scrutin du 24 mai. Pour se présenter aux élections communales, un candidat devra verser 35 millions de francs guinéens de caution. Le plafond des dépenses de campagne est fixé à 7 milliards.
Relisez ces chiffres.
L’État guinéen demande à ses futurs élus locaux de dépenser des dizaines de millions pour obtenir un mandat qui ne sera pas rémunéré. Il faut payer pour avoir le droit de travailler gratuitement. Si quelqu’un avait soumis cette logique à un économiste il y a vingt ans, il aurait été recalé en première année.
Et pourtant c’est le système qui fonctionne depuis trois décennies. Et personne, dans aucun gouvernement successif, n’a jugé urgent d’y toucher.
Qui se présente à un poste sans salaire ?
C’est la vraie question que personne ne pose pendant les meetings de campagne, entre deux discours sur le développement local et la gouvernance de proximité.
Trois types de candidats répondent à cet appel, en général. L’idéaliste sincère, d’abord — celui qui y croit vraiment, qui veut changer son quartier, sa commune, sa préfecture. Celui-là tient quelques mois, puis s’épuise. Il a une famille à nourrir, un loyer à payer, une vie à côté. Le mandat finit par passer après.
Le notable ensuite — le commerçant prospère, le chef de famille influent, qui voit dans le mandat un prolongement naturel de son rôle social. Il n’en abuse pas forcément. Mais il ne s’y consacre pas entièrement non plus. La mairie est une activité parmi d’autres.
Et puis il y a le troisième profil. Celui qui a très bien compris que si le poste ne paie pas officiellement, il peut payer autrement. Les marchés publics communaux. Les permis. Les ressources locales. Ce profil-là ne prospère pas malgré le système — il prospère grâce à lui. Parce qu’un élu sans indemnité digne est un élu vulnérable. Et un élu vulnérable est un élu dépendant.
Ce que ça coûte au citoyen ordinaire
Les défaillances de la gouvernance locale ne restent pas dans les salles de réunion des mairies. Elles descendent dans les rues, dans les marchés, dans les familles.
L’état civil mal tenu parce que le maire était au bureau ce jour-là — c’est un enfant qui ne peut pas s’inscrire à l’école faute d’acte de naissance. La route de quartier non entretenue parce que le conseil communal n’arrive pas à se réunir — c’est un malade qui n’atteint pas l’hôpital à temps. Le marché non réhabilité parce que personne ne suit le dossier — c’est une commerçante qui étale sa marchandise sous la pluie depuis dix ans.
Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont des réalités vécues dans des dizaines de communes guinéennes, documentées depuis des années, et que chaque habitant de l’intérieur du pays pourrait raconter sans chercher longtemps.
Ce qu’on attend avant le 24 mai
Dans soixante-quinze jours, la Guinée va élire ses maires et ses conseillers communaux. Le ministre de l’Administration du Territoire a déjà fixé le nombre d’élus à désigner par commune. Mais il n’a pas dit combien ils seront payés. Ni s’ils seront payés.
Ce n’est plus acceptable. Avant le premier vote, avant le premier bulletin glissé dans la première urne, les Guinéens ont le droit de savoir ce qu’ils élisent concrètement. Quel régime d’indemnités pour leurs futurs maires ? Quelle prise en charge ? Quels moyens de fonctionnement pour les conseils communaux ?
Un parlementaire siège quelques mois par an à Conakry dans une salle climatisée. Un maire est dans sa commune tous les jours de l’année, face aux urgences, aux plaintes et aux décisions qui engagent la vie de milliers de personnes. Traiter ces deux fonctions avec une telle différence de moyens, c’est décider officiellement que le terrain ne vaut rien.
La Guinée veut une décentralisation sérieuse. Elle est même en train de dépenser des milliards pour organiser les élections qui doivent la concrétiser. Mais on ne peut pas vouloir confier la gestion du quotidien à des élus locaux et refuser de les payer pour le faire.
C’est une contradiction que trente-cinq ans d’histoire auraient dû suffire à corriger.
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