CONAKRY — Sékou Bah a appris la nouvelle le jeudi 30 avril. Son nom figurait dans une décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC) : sanctions levées. Il retrouvait le droit d’exercer son métier de journaliste. Deux de ses confrères, Aboubacar Diallo et André Gaston Morel, apprenaient la même chose au même moment. Les chaînes Africa24, Kaback TV et l’émission Guinée Today sur Télé24 — suspendues depuis plusieurs mois — étaient également réhabilitées.
C’était quarante-huit heures avant la Journée internationale de la liberté de la presse.
Ce matin, à 10h, la Maison de la Presse de Guinée ouvre ses portes au siège de la Minière, dans la commune de Dixinn. La cérémonie est placée sous le haut patronage du président de la République, Mamadi Doumbouya. Le thème retenu cette année par l’UNESCO : « Façonner un avenir de paix. » La presse guinéenne — publique, privée, audiovisuelle, écrite, en ligne — est attendue unie et d’une seule voix. Et pourtant, un rapport publié quatre jours plus tôt par Reporters sans frontières (RSF) est là, posé sur toutes les tables de rédaction du pays, impossible à ignorer.
La Guinée perd 8 places. En trois ans, 33.
Le classement 2026 de RSF est sans ambiguïté. La Guinée occupe désormais le 111e rang sur 180 pays, avec un score de 48,45 sur 100. L’an dernier, elle était à la 103e place. En trois ans, le pays a reculé de 33 positions. Plus préoccupant encore : RSF change la catégorie dans laquelle il classe la Guinée. Elle passe de « problématique » à « difficile » — un cran de plus vers le rouge.
Ce n’est pas une abstraction. Derrière ces chiffres, RSF décrit ce que vivent les journalistes guinéens au quotidien : fermetures de médias, sanctions contre des reporters critiques, pressions économiques sur les rédactions, restrictions croissantes de l’accès à l’information. L’organisation cite également la HAC, l’organe de régulation, qu’elle accuse de s’aligner sur les autorités et d’avoir adopté « une ligne plus dure envers les médias critiques. »
La Guinée se retrouve désormais classée derrière le Ghana (39e), la Gambie (46e), la Côte d’Ivoire (54e), le Liberia (58e), la Mauritanie (61e), le Sénégal (78e) et la Sierra Leone (79e). Des pays de la sous-région ouest-africaine dont certains n’ont, sur d’autres plans, rien à envier à Conakry en matière de défis. Sur la liberté de presse, ils font mieux.
La levée de sanctions : un geste sincère ou un geste de calendrier ?
C’est la question que personne ne posera à voix haute lors de la cérémonie de ce matin. Et pourtant, elle s’impose.
Le jeudi 30 avril 2026, la HAC annonce la levée de plusieurs sanctions visant des médias et des journalistes. La date coïncide exactement avec la publication du rapport RSF. Deux jours plus tard, c’est le 3 mai. La coïncidence de calendrier est trop visible pour ne pas être notée — sans en tirer de conclusion hâtive.
Les chaînes réhabilitées — Africa24, Kaback TV, Guinée Today — retrouvent leurs programmes. Les journalistes Sékou Bah, Aboubacar Diallo et André Gaston Morel retrouvent leurs micros. C’est une bonne nouvelle. Concrète. Mesurable.
Mais d’autres médias attendent encore. Les chaînes FIM, Espace et Djoma sont toujours suspendues. Leurs journalistes, leurs équipes techniques, leurs rédactions tournent au ralenti ou pas du tout. À l’occasion de ce 3 mai, leur situation n’a pas changé. Élie Kamano, voix de l’opposition guinéenne en exil, avait qualifié quelques semaines plus tôt le retrait de leurs licences de « paroxysme de la dictature » — une formulation contestable, mais qui dit quelque chose du niveau de tension dans la profession.
« Le journalisme s’exerce dans la peur »
Mamadou Dian Baldé dirige le groupe de presse Allure. Ce samedi, à la veille du 3 mai, il a choisi ses mots avec précaution. « Le journalisme s’exercerait dans la peur en Guinée », a-t-il dit — employant le conditionnel, comme pour mesurer chaque syllabe. Il a reconnu la résilience de ses confrères, leur capacité à « se réinventer » dans ce qu’il appelle une « zone grise. » Et puis il a ajouté, avec un espoir prudent : « On espère qu’à l’occasion de ce 3 mai, il pourrait y avoir de grandes annonces. »
Cet espoir-là est réel. Il dit beaucoup.
Il dit qu’aucune annonce structurelle majeure n’a encore eu lieu. Il dit que la profession attend. Il dit surtout que la confiance entre les autorités et les médias indépendants guinéens n’est pas rétablie — pas encore — et que le 3 mai 2026 pourrait être une occasion de changer ça. Ou pas.
J-28 : une presse libre est aussi une condition électorale
Dans vingt-huit jours, les Guinéens voteront pour leurs représentants à l’Assemblée nationale et dans les conseils communaux. Ce double scrutin est présenté comme l’étape décisive de la transition politique ouverte depuis 2021.
Pour que des élections soient crédibles, les observateurs internationaux et les organisations de défense de la démocratie s’accordent sur un point : il faut une presse capable d’informer librement. Pas parfaite. Pas unanime. Libre.
Le classement RSF de cette année envoie un signal inquiétant à ceux qui observent la Guinée de l’extérieur. À Genève, à Paris, à Bruxelles, ce 111e rang sera mentionné dans les rapports des prochaines semaines. Il sera évoqué lors des réunions d’évaluation de la transition.
Les autorités guinéennes répondront — elles l’ont toujours fait — que la presse existe, qu’elle est active, que des cérémonies ont lieu. Elles auront raison sur les faits. La question est ailleurs : est-ce que les journalistes guinéens peuvent, aujourd’hui, enquêter sur ce qu’ils veulent, publier ce qu’ils ont trouvé, et rentrer chez eux sans craindre les suites ?
La réponse à cette question n’appartient pas à RSF. Elle appartient aux rédactions guinéennes. Et à la façon dont les autorités réagiront aux prochains articles qui les dérangeront.
Ce que la cérémonie de ce matin ne dira probablement pas
La Maison de la Presse accueille ce matin la Primature, le ministère de la Communication, la HAC et les représentants de toute la presse nationale. Des discours seront prononcés. Des engagements, formulés. Des pionniers des médias, honorés.
Trois questions resteront posées après les discours :
→ Quand les chaînes FIM, Espace et Djoma seront-elles réhabilitées ? → Le gouvernement répond-il officiellement au rapport RSF 2026 — et si oui, comment ? → Quelles mesures concrètes, au-delà des levées de sanctions, l’État prévoit-il pour inverser la tendance des 33 places perdues en trois ans ?
Pour Sékou Bah et ses deux confrères, la journée commence bien. Ils exercent à nouveau. C’est un fait positif, et il compte.
Pour la presse guinéenne dans son ensemble, la journée commence avec un classement mondial au 111e rang, des collègues toujours suspendus, et l’espoir que les « grandes annonces » attendues par Mamadou Dian Baldé aient enfin lieu.
LeCri24 suivra la cérémonie et rendra compte des annonces faites ce matin.
💬 Liberté de la presse en Guinée : où en êtes-vous, vous qui lisez ceci ? Est-ce que vous faites confiance aux médias guinéens pour vous informer avant le 31 mai ?
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