Le projet est passé presque inaperçu, mais son ampleur est considérable. La Guinée vient d’approuver un programme de vidéosurveillance évalué à 56 millions de dollars, destiné à équiper plusieurs grandes villes du pays. Baptisé “Guinea Safe City”, ce dispositif doit installer des centaines de caméras et un système technologique avancé pour renforcer la sécurité urbaine.
Mais derrière la promesse de modernisation, une interrogation grandit : cet outil servira-t-il à protéger les citoyens ou à surveiller la population ?
Un accord validé au CNT
Le vendredi 13 mars 2026, les membres du Conseil National de la Transition (CNT), réunis en session plénière au Palais du Peuple à Conakry, ont donné leur feu vert à une convention de financement conclue avec la Banque d’Import-Export de Chine (Exim Bank).
Le projet représente 385 millions de yuans, soit environ 56 millions de dollars américains. L’objectif affiché par les autorités est clair : moderniser la sécurité dans les centres urbains grâce aux technologies de surveillance intelligente.
Selon les documents présentés au CNT, le programme prévoit notamment :
- 324 sites équipés de caméras de vidéosurveillance
- 8 centres de commandement et de contrôle
- 900 terminaux portables destinés aux forces de sécurité
- une plateforme numérique de gestion vidéo dans le cloud
- des outils d’analyse intelligente capables de déclencher des alertes automatiques
Huit villes guinéennes devraient être concernées par ce dispositif, même si la liste complète n’a pas encore été officiellement détaillée.
Un projet sécuritaire aux promesses séduisantes
Sur le plan technique, Guinea Safe City s’inscrit dans une tendance mondiale : utiliser les technologies numériques pour lutter contre l’insécurité.
Dans les grandes villes, ces systèmes permettent généralement :
- de surveiller les axes routiers et les carrefours sensibles
- d’identifier rapidement les suspects lors d’actes criminels
- d’aider les forces de sécurité à intervenir plus vite
Dans un pays où les braquages et les agressions urbaines préoccupent de nombreux habitants, beaucoup voient dans ces technologies une solution moderne pour améliorer la sécurité publique.
Mais un contexte politique qui inquiète
Cependant, ce projet arrive dans un climat politique particulièrement sensible.
Depuis plusieurs années, les manifestations publiques sont interdites, et récemment plusieurs dizaines de partis politiques ont été dissous dans le cadre des réformes engagées par les autorités de transition.
Par ailleurs, certaines organisations de la société civile évoquent des arrestations et des disparitions d’activistes, notamment celles de deux figures du FNDC, Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, portés disparus depuis juillet 2024 selon leurs proches.
Dans ce contexte, l’arrivée d’un système de surveillance numérique en temps réel soulève inévitablement des interrogations.
« Un outil utile… mais à double tranchant »
Lors des discussions au CNT, certains acteurs de la société civile ont souligné que ces technologies pouvaient être bénéfiques pour la sécurité, tout en comportant des risques pour les libertés publiques.
« Les caméras peuvent aider à protéger les citoyens, mais elles peuvent aussi être utilisées pour surveiller la population », a averti un intervenant lors des échanges.
Les conseillers nationaux ont d’ailleurs recommandé plusieurs précautions :
- définir un cadre juridique clair pour l’utilisation des caméras
- garantir la protection des données personnelles
- préciser les villes concernées et les modalités de gestion du système
Ces recommandations visent à instaurer des garde-fous institutionnels pour éviter les dérives.
Trois questions que beaucoup se posent
Alors que le projet entre dans sa phase de mise en œuvre, plusieurs interrogations demeurent :
- Où seront stockées les données collectées ?
Sur des serveurs en Guinée ou à l’étranger ? - Qui aura accès aux images et aux analyses en temps réel ?
Uniquement les forces de sécurité ou d’autres services de l’État ? - Quel usage sera fait des images captées lors de rassemblements publics ou de manifestations ?
Ces questions touchent directement à l’équilibre entre sécurité et libertés individuelles.
Entre modernisation et vigilance citoyenne
La lutte contre l’insécurité est une préoccupation réelle pour de nombreux Guinéens. Les technologies de surveillance peuvent contribuer à dissuader la criminalité et améliorer la gestion des crises urbaines.
Mais pour qu’un tel dispositif soit accepté et efficace, il doit s’accompagner de transparence, de règles claires et d’un contrôle indépendant.
Car dans toute société, la frontière entre protection et surveillance peut être très fine.
La réussite de Guinea Safe City dépendra donc moins du nombre de caméras installées que de la confiance que les citoyens accorderont à leur utilisation.
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