Lundi 11 mai, la chambre des appels de la CRIEF s’est déplacée au chevet de l’ancien Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana à la Clinique Pasteur. Première journée d’interrogatoire en appel. Mais à peine les questions engagées, un document sorti par le parquet spécial a tout suspendu. L’affaire est renvoyée à demain jeudi 14 mai.
Ibrahima Kassory Fofana n’a pas quitté son lit. C’est la justice qui s’est déplacée. Lundi matin, aux environs de 10 heures, la chambre des appels de la Cour de répression des infractions économiques et financières — la CRIEF — s’est installée à la Clinique Pasteur de Kaloum, où l’ancien Premier ministre est hospitalisé depuis plusieurs mois. Une audience hors les murs, rare dans l’histoire judiciaire guinéenne, ordonnée le 7 mai par le président Daye Mara pour permettre à un prévenu que l’état de santé empêche de comparaître de répondre tout de même aux faits qui lui sont reprochés.
Les charges sont lourdes : détournement présumé de deniers publics portant sur 15 milliards de francs guinéens, enrichissement illicite, blanchiment de capitaux. En première instance, Kassory Fofana avait été condamné à cinq ans de prison ferme. Il conteste cette décision et a interjeté appel. Depuis le 5 mars 2026, il bénéficie d’une liberté provisoire — mais demeure alité à la clinique, incapable, selon ses avocats, de se déplacer.
La pièce que personne n’avait vue
L’audience a commencé. Le parquet spécial, dirigé par Alphonse Charles Wright, a ouvert les questions. Puis il a évoqué une pièce — un rapport d’audit. Et là, les avocats de la défense se sont levés. Selon maître Sidiki Bérété, ce document n’aurait jamais été communiqué à leur client. Ni lors de l’enquête de gendarmerie, ni lors de l’instruction, ni au moment du jugement en première instance. Le prévenu lui-même, allongé dans sa chambre, l’aurait signalé immédiatement.
La Cour a suspendu l’interrogatoire. Elle a ordonné que la pièce soit communiquée à toutes les parties avant toute reprise, dans le souci, selon la décision, de garantir le respect du contradictoire. L’affaire a été renvoyée au jeudi 14 mai pour l’échange des documents.
Ce que disent les avocats
À la sortie de la clinique, les réactions ont été tranchées. Pour maître Amadou Babène Camara, avocat de la partie civile, l’essentiel est sauf : le parquet a posé ses questions, l’ancien Premier ministre a répondu. « Je crois que le parquet, qui est la seule partie à avoir posé des questions pour le moment, est satisfait des réponses. La cour a eu raison de venir ici au chevet de Kassory. »
La défense a une lecture différente. Maître Sidiki Bérété a dénoncé ce qu’il décrit comme une évolution du dossier en cours de procédure. « Le parquet évolue aujourd’hui avec des pièces qui n’ont jamais été débattues. Le dossier a été alimenté par des rapports que nous n’avons jamais vus. C’est extrêmement grave pour une République », a-t-il affirmé devant les journalistes. L’avocat a également réitéré sa demande d’évacuation sanitaire de son client à l’étranger.
De son côté, maître Bérété a salué la démarche de la Cour, qu’il a qualifiée de « courageuse et respectueuse des droits du prévenu » — tout en soulignant que la présence de Kassory à l’hôpital, plus de deux mois après sa liberté provisoire, « prouve à suffisance » que ses absences aux audiences précédentes n’étaient pas une manœuvre.
Une affaire qui dure depuis 2022
Ibrahima Kassory Fofana a été placé sous mandat de dépôt le 6 avril 2022 à la maison centrale de Conakry, dans le cadre des poursuites engagées par l’Agent judiciaire de l’État sous la transition. Ancien Premier ministre du président Alpha Condé, il est l’une des figures les plus connues parmi les personnalités poursuivies par la CRIEF depuis 2021.
Son procès en appel devait reprendre depuis plusieurs mois. Les audiences avaient été repoussées, une fois, puis deux, en raison de son état de santé — que ses avocats présentent comme grave, et qui justifie selon eux une évacuation à l’étranger que les autorités n’ont pas encore accordée.
Demain 14 mai : un rendez-vous sous tension
La reprise de jeudi n’est pas, à ce stade, la poursuite de l’interrogatoire. Elle doit d’abord permettre à la Cour de fixer une nouvelle date pour la suite, une fois les pièces échangées entre les parties. Ce que les avocats accepteront ou contesteront — et la manière dont le parquet justifiera la présence de ce document dans le dossier d’appel — sera déterminant pour la suite de la procédure.
Ce qui est certain, c’est qu’après quatre ans de procédure, Ibrahima Kassory Fofana n’a pas encore été entendu sur le fond en appel. Et que la Guinée attendait cette audience depuis longtemps.
LeCri24 sera présent à la Clinique Pasteur jeudi. Une mise à jour sera publiée dès la sortie d’audience.
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