CONAKRY — Dans dix-sept jours, les Guinéens sont censés voter. Pour des conseillers communaux et des membres de l’Assemblée nationale. Pour la première fois depuis le coup d’État de 2021. Le processus a été annoncé comme un pas vers la normalisation. Mais à mesure que la date approche, les faits s’accumulent — et certains méritent d’être regardés en face, sans détour.
LeCri24 a passé les dernières semaines à collecter, vérifier et croiser les informations disponibles. Ce n’est pas un procès intenté à la transition. C’est un devoir de journalisme : poser les questions que le citoyen devrait pouvoir poser avant de mettre un bulletin dans l’urne.
Voici dix de ces questions.
1. Peut-on voter librement quand l’un des candidats est en prison ?
Badra Koné est candidat aux élections législatives pour le compte du Groupement des Mouvements Démocratiques — le GMD. Il est également en détention à la CRIEF, poursuivi pour des faits présumés de corruption. Son dossier avance. Il est maintenu sur la liste électorale.
Légalement, rien ne l’interdit tant qu’il n’y a pas de condamnation définitive. Mais la question se pose : comment un candidat incarcéré peut-il mener campagne, rencontrer ses électeurs, répondre aux débats contradictoires ? La démocratie formelle et la démocratie réelle ne coïncident pas toujours.
2. Comment un jury vote-t-il quand son juge est alité ?
Le même jour où les Guinéens prépareront leurs bulletins, l’ancien Premier ministre Kassory Fofana répondra encore, depuis son lit à la Clinique Pasteur, de charges de détournement présumé. Son procès en appel n’est toujours pas terminé. La CRIEF s’est déplacée à son chevet. Les pièces du dossier sont contestées. L’affaire sera renvoyée à une date ultérieure.
Ce n’est pas un argument pour ou contre Kassory. C’est un fait : une figure politique majeure est sous le coup d’une procédure judiciaire non close, au moment même du vote. Dans une démocratie consolidée, ce contexte génère un débat. En Guinée, on en parle peu.
3. Le parlement qui sera « élu » — qui l’a nommé pour commencer ?
Le Conseil National de la Transition, le CNT, a été constitué après le coup d’État de septembre 2021 par nomination. Ses membres sont en place depuis bientôt quatre ans. Le scrutin du 31 mai est présenté comme une transition vers un parlement élu. Mais plusieurs anciens membres du CNT sont candidats aux législatives dans les mêmes circonscriptions qu’ils ont administrées. Dansa Kourouma, son ancien président, a démissionné pour se présenter. D’autres suivent le même chemin.
La question n’est pas celle de l’illégalité — les règles du jeu le permettent. La question est celle de la continuité : dans quelle mesure le parlement issu du 31 mai sera-t-il différent de la chambre qu’il est censé remplacer ?
4. La campagne roule — mais sur quel carburant ?
Balaya Diallo, secrétaire général de la Fédération des Forces Sociales de Guinée (FFSG), a dénoncé publiquement ce qu’il appelle une campagne « au diesel » : des candidats qui se déplacent dans des convois fournis, des fonds dont l’origine n’est pas déclarée, un avantage logistique qui ne s’explique pas par les ressources officielles d’un parti ou d’un candidat indépendant.
La DGE a reconnu elle-même que la commission financière de contrôle des comptes de campagne n’a toujours pas été mise en place. Sans commission, il n’y a pas de contrôle. Sans contrôle, la règle existe sur le papier.
5. Les agents de bureau de vote — où sont-ils ?
La Direction Générale des Élections a lancé le recrutement des membres des bureaux de vote le 2 mai. Le délai initial était le 11 mai. Il a été prorogé jusqu’au 15 mai — demain. Officiel : « permettre une plus large participation des citoyens. »
Traduction concrète : dix-sept jours avant le scrutin, la DGE n’a toujours pas assez de candidats qualifiés pour tenir les bureaux de vote sur l’ensemble du territoire national. Comment organise-t-on une élection crédible sans savoir qui va compter les bulletins ?
6. Les sigles qui ne sont pas ce qu’ils prétendent être
En mai 2026, la HAC a signalé des cas de détournement de sigles partisans. Des listes se présentent sous des acronymes proches ou identiques à des partis existants — une pratique qui peut semer la confusion dans l’esprit d’électeurs peu familiers des logos et des couleurs de chaque formation. La DGE a reçu des alertes. L’instruction est en cours. Résultat : inconnu à ce jour.
7. Les fonctionnaires restés en poste
La DGE a publié un communiqué rappelant l’obligation de neutralité pour les agents publics et l’incompatibilité de principe entre exercice de fonctions administratives et candidature. Elle a précisé avoir transmis des demandes de démission aux intéressés. Mais plusieurs sources indiquent que des fonctionnaires sont restés en poste tout en figurant sur des listes de candidats. LeCri24 n’a pas pu obtenir de chiffre précis de la DGE à cette date.
8. Les grands absents — et le retour partiel
RPG, UFDG, UFR — les principaux partis d’opposition historique ne participent pas au scrutin. Ils jugent les conditions insuffisantes : absence de transparence sur les listes électorales, CNT non représentatif, délais trop courts.
Le FRONDEG, lui, avait annoncé son retrait le 3 mai avant de revenir le 11 mai, après que la Cour suprême a rendu un avis consultatif et que la DGE a pris position sur certaines incompatibilités. Ce retour est réel. Mais il ne change pas le tableau d’ensemble : les forces politiques les plus représentatives du pays sont, pour la plupart, hors course.
9. La neutralité de l’ONASUR — une question légitime
L’Office National de Sécurité des Réseaux et Systèmes d’Information est en charge, entre autres, de la surveillance des contenus numériques. Plusieurs acteurs de la société civile ont posé des questions publiques sur les critères d’intervention de cette structure en période électorale, notamment concernant la modération de contenus politiques sur les réseaux sociaux. LeCri24 n’a pas reçu de réponse à ses questions adressées à l’ONASUR.
10. Ce que disent les enfants dans les clips de campagne
La HAC a publié un communiqué ce 12 mai interdisant l’utilisation des mineurs à des fins de propagande électorale. L’interdiction était nécessaire parce que la pratique existait. Des enfants ont été filmés dans des vidéos de campagne, mis en scène dans des cortèges, présentés dans des affiches. La HAC l’a constaté « avec préoccupation. »
La question n’est pas celle des enfants seuls. C’est celle des méthodes. Une campagne qui instrumentalise des mineurs pour émouvoir les électeurs est une campagne qui n’a pas confiance dans ses arguments.
Ce que LeCri24 n’affirme pas — et ce qu’il pose
Ce dossier ne dit pas que le 31 mai sera une fraude. Il ne dit pas que personne ne doit voter. Il ne dit pas que la transition a tout mal fait.
Il dit que dix questions légitimes méritent des réponses publiques, avant le vote. Certaines sont en train d’être traitées — le retour du FRONDEG, la prise de position de la DGE sur les incompatibilités. D’autres restent sans réponse.
Le vote est un droit. Poser des questions sur ses conditions est un autre droit. Les deux sont compatibles.
💬 Selon vous, quels sont les deux problèmes les plus graves de ces élections ? Dites-le dans les commentaires.
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